samedi, 02 mars 2013 17:44

François Terriez pour le site web Artistikreso - 17/12/2012

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Visages sévères, parfois impassibles ; mains imposantes, voire disproportionnées ; hommes d’Eglise et femmes élégantes jaillissant du fond noir dont les multiples poses suggèrent tour à tour la conscience de soi et de sa fonction, le recueillement sans oublier la volupté. Les toiles de Serge Labégorre se distinguent par leur hiératisme et monumentalité.
Qui est Serge Labégorre ? Qui est ce peintre considéré par certains comme un « intellectuel qui se garde bien de l’être » (Gérard Xuriguera) ?
L’homme peint depuis plus de soixante ans, explorant par ses œuvres les atermoiements, contradictions et passions de nos contemporains. Cette obsession de la figure humaine évoque celle éprouvée et mise en scène par ses lointains prédécesseurs de la Renaissance. Néanmoins, l’anthropocentrisme de Labégorre se démarque de ses devanciers optimistes – il n’a rien de triomphant !

La facilité nous pousserait à rapprocher la créativité de celui-ci avec l’expressionniste allemand Otto Dix (1891-1969). Certes, ils ont vécu les affres de la Guerre et ses bouleversements mais le pessimisme de Labégorre est tempéré par son éducation – ses « humanités », comme il l’affirme. Cette éducation acquise, conservée et fortifiée peu à peu est l’infime morceau de notre héritage antique et judéo-chrétien…
Ce legs transparaît dans les toiles de Serge Labégorre. Ses cardinaux assis («Cardinal accoudé » ; « Cardinal magenta » ; « Cardinal à la pèlerine ») se rapprochent des portraits de ces princes fastueux de l’Eglise et des Etats européens du XVIe siècle dont les peintres furent Raphaël (« Portrait de Léon X », Musée des Offices de Florence ; « Portrait de Jules II », National Gallery de Londres), Titien («Portrait de Charles Quint », Vienne ; «Portrait de Paul III et ses petits-fils Alexandre et Ottavio Farnese », Palais Farnèse, Rome) et Gossaert (« Portrait de Francisco de Los Cobos », Musée Getty de Los Angeles). Contrairement à ses prédecesseurs prestigieux de la Renaissance européenne, Serge Labégorre cherche non pas à immortaliser sur la toile des mortels mais à fixer – un peu dans l'esprit des icônes byzantines- des « types » de religieux se voulant probes car habités par la Foi et incarnant une Institution pluri-séculaire. Le fond noir qu'on remarque par exemple sur les toiles de Titien (« Portrait de François Ier », Musée du Louvre, Paris) donne, aux yeux de Labégorre, un caractère « intemporel » à ses sujets. Les mains, enfin, démesurées et comme animées de vie intérieure sont si semblables aux oeuvres majeures de la sculpture romane du XIIe siècle dont Sainte Foy (abbaye Sainte-Foy-de-Conques) et Saint Baudime (église de Saint-Nectaire). Ce hiératisme décrit plus haut n'est pas sans rappeler la peinture byzantine et la terrible critique de Vasari qui n'y voyait que « des figures avec des yeux de possédés, les mains ouvertes sur la pointe des pieds. ».
Il serait malaisé de confondre le mysticisme de Labégorre avec une piété toute sulpicienne. L'homme étonne par ses portraits de femmes aux visages mélancoliques, aux positions pour le moins équivoques ( « Edith » ;  « Rosy ») ! Allongées sur un canapé bleu ( « Marie-Joëlle au canapé bleu » ou sur un vague monticule vert hâtivement brossé (« Rosy »), tout est fait pour exprimer le plaisir des sens mais en vain ! Assises, tantôt dévêtues (« Nu sur fond noir » ; « Nu à l'atelier »), tantôt vêtues (« Edith » ; « Linette ») ; leur dignité ne parvient plus à cacher comme un mal-être, voire une noirceur d'âme... En forçant un peu le trait, nous ne sommes pas loin des atmosphères décrites par Mauriac (Le désert d'amour) et Sagan (Bonjour tristesse).
La peinture de Serge Labégorre appelle à l'intériorité sans condamner pour autant le spectateur à la réclusion d'une vie faite de bruits et de rumeurs. Ce repli sur soi ne peut se comprendre sans les idées maîtresses du peintre : « théâtralité » et « transsubstantiation ». La première notion désigne tant la solennité de l'acte que celle des figures incarnées. La deuxième définit la démarche artistique, voire esthétique, de Labégorre. En faisant sienne la définition d'un des mystères sanctifiant la Foi catholique, il conforte le mythe de l'artiste-démiurge capable de faire de ses matériaux des vecteurs d'idées et d'émotions. Admirateur de Bacon et Freud, Labégorre n'est-il pas pourtant un continuateur de Michel-Ange et Poussin ?

Lu 2475 fois Dernière modification le jeudi, 07 mars 2013 10:44

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