lundi, 06 mai 2013 15:51

La mystique des peintres

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Du geste à l'oeuvre, il est un abîme que l'on ne franchit pas sans y laisser une part de soi. Deux peintres d'expression figurative, à quarante ans de distance, partagent la même expérience inconditionnelle de l'art. Dans le cadre de l'exposition qui leur est consacrée à Annecy juqu'au 1er juin 2013.
(Par Fabien Franco - Revue Kaële. CULTURE ET ART CONTEMPORAIN - mai 2013)

 Labégorre

"Les paysages intérieurs sont infinis ". A quatre-vingts ans, Serge Labégorre ne cesse d'allumer ces regards qui l'inspirent. " La source est intarissable " confie-t-il. Il a passé sa vie à peindre des paysages et quelques crânes au milieu d'un océan de figures humaines. Il est considéré comme l'un des plus emblématiques représentants de la peinture expressionniste française.
Il est né dans un autre temps, a grandi heureux, puis malade à l'ombre d'une demeure bourgeoise sous la bienveillance d'un grand oncle, qui lui a permis de s'adonner à la peinture, et de son épouse, qui l'a guidé sur les chemins de la littérature et de la spiritualité. Cette dernière, voisine de François Mauriac, " morte, Proust à la main, lisait à longueur de journée " dit-il. Lui, atteint par la tuberculose, alternait repos et peinture. Aujourd'hui, seuls les souvenirs font revivre le temps disparu.
Chez Labégorre pourtant, pas de nostalgie. Juste une réflexion sur le chemin parcouru.
Après ce fut le lycée, la rencontre décisive avec " un grand pédagogue ", Henri Charnay, son professeur de dessin.
En 1951, à l'invitation du peintre François Desnoyer, le jeune homme présentait ses tableaux au salon d'art de Libourne. Il était aussi encouragé par Michel Kikoïne, autre peintre et ami de Soutine. Et rapidement, comme une destinée qui devait s'écrire, une exposition rue des Saintts Pères (Paris VIIè) : Serge Labégorre avait vingt six ans et sa vie de peintre devant lui.
En 1968, il a exposé à Londres. Le galeriste David Goodman, associé au comédien Laurence Olivier, l'a représenté au festival international de Chichester. Cette année-là, Labégorre a pu quitter son poste de professeur au lycée de Pau et se consacrer entèrement à la peinture.

Ruel

" La peinture correspond à mon être. J'ai besoin de sa maétrière, de ses couleurs, de son corps. " Dans l'intimité de son atelier, Jean-Pierre Ruel (21 mars 1970, Saint Etienne) vit la peinture avec spontanéité. C'est un peintre de la figuration, lui aussi : " L'art n'est pas un commentaire. " Un travail qui s'est forgé dès l'adolescence : " Je dessinais. Ma scolarité était médiocre. Je suis entré dans une école d'art graphique puis j'ai entendu parler des Beaux-Arts. J'y suis entré sans le bac, chose impossible aujorud'hui. " A l'époque, il voulait peindre, c'était sa seule certitude. Après trois années, la direction changea : " C'était devenu une école stupidement intello. L'ambiace était délétère, avec mise à l'écartde certains élèves qui ne correspondaient plus à la ligne imposée. " Jean-Pierre Ruel réussit alors le concours des Beaux Arts de Paris. Il décide d'y suivre les cours du peintre Vladimir Velickovic, " On choisit son maître, celui qui correspond à ses aspirations. J'ai peint, constamment, tous les jours ; dans l'atelier mon travail a muri. J'étais devenu un artistequi travaille et pus un étudiant. " La rencontre sera déterminante : " Velickovic m'a permis de rencontrer mon galeriste. " Ce galeriste n'est autre que Jean-François Aittouarès, " un marchand d'art à l'ancienne " souligne t-il, qui l'a soutenu en lui assurant un revenu. La relation restera exclusive pendant seize ans. Un parcours plutôt chanceux, pour autant l'exigence n'a jamais cessé depuis : " Aucun peintre n'est à l'abri des périodes de doute. Il peut arriver que l'on soit prisionnier du travail qui se vend. Il faut alors être vigilant, ne pas céder, garder sa liberté. " Pour Ruel, l' "aventure" a commencé en 1998.

Expériences croisées

A l'iinitiative de Christian Gueix, propriétaire de la galerie Au-delà des Apparences, à Annecy, Ruel et Labégorre seront associés le temps d'une exposition.
Ils ont beaucoup à se dire, leurs oeuvres en témoignent. Leurs approches semblent converger dans ce même élan créateur qui les pousse à " projeter ce qui se voit en eux ", disait Max Ernst (1). Tous deux s'attaquent à la toile comme on plonge en soi-même, armés d'une tension permanente.
Chez l'un comme chez l'autre, le geste prend son origine dans ce va-et-vient entre le corps, l'imaginaire et la réalité, ce que Merleau-Ponty appelle " le dedans du dehors et le dehors du dedans. " (2)
Pour le peintre bordelais, le geste naît " de l'articulation de l'âme et du corps " car " théorie et création ne se conjuguent pas. Il n'y a pas de vision préalable, seulement une idée très vague. "
Pour Ruel " Les sujets s'imposent. Je les traite souvent, à chaque fois, très différemment. "
Les deux peintres partagent des visions qui ne pourraient exister sans être incarnées. L'on peint et l'oeuvre voit le jour " du mélange de la vie de l'artiste, de ses intérêts, de ses coups de coeur, de son passé, de ses souvenirs. " commente Ruel. Et la magie opère, selon Labégorre : " Il y a une sorte d'autonomie créatrice de la peinture, un moment où elle agit vraiment pour elle-même. " Cette expérience de la peinture ne va pas sans interpeler ceux qui en sont devenus, à leur insu en quelque sorte, les instruments.
Leurs expériences picturales semblent se faire écho jusqu'à aboutir au même questionnement intérieur. Phénomène pénétrant qui interpelle. Mais avant de poursuivre pour tenter de le comprendre, attardons-nous sur ces imaginaires portés sur la toile. Une partie de la réponse, on va le voir, y est peinte.

Imprégnation

Ruel instaure un dialogue entre ses personnages. Des figures qui reviennent. Des silhouettes hiératiques aussi, perdues au milieu d'espaces vastes et désolés, des animaux solitaires, des ateliers où gisent des brics à brac d'images. L'imaginaire figuratifs hante le récit pictural. C'est aussi un dialogue avec des peintres illustres comme Vélasquez, qui compte parmi ses artistes préférés. Son tableau Ménines, hommage au peintre andalou du XVIIème siècle, s'empare du chef d'oeuvre avec l'humilité et l'insouciance qui s'imposent.
Labégorre, de son côté, continue après six décennies à questionner ces visages : " Le monde a une figure, il n'y a pas de création sans réel. " écrit-il. Il peint ces silhouettes assises aux visages austères, comme ces maîtres que sont Picasso, Bacon, Giacometti et Freud, qu'il admire, avec cette part de folie nécessaire. D'ailleurs, lui-même cite le poète Henri Michaux : " Qui cache son fou, meurt sans voix. " (3)
De la pratique et du temps sont nés des aphorismes, des pensées que le peintre octogénaire couche sur le papier, ou sur des portes, après la journée de travail. Il s'assied alors sur les marches de son atelier qui le séparent de son lieu de vie, ces parties communes où il retrouve le rythme et l'amour des siens après avoir vécu la journée dans un temps suspendu. Il écrit sur la peinture, la vie, la création, l'enfance, le noir, le geste, l'infini ou la folie. Comme si rien, jamais, ne pouvait épuiser l'acte de création. Cet acte qui " lui a sauvé la vie " dit-il.
Ruel aussi qui exprime tout un monde quand il dit " J'ai quarante trois ans et je commence à peine à comprendre la peinure. Il y a un océan de travail, comme si pour l'instant je n'avais fait que mes gammes. "
Et pourquoi tous deux ont-ils peint des crânes, s'inscrivant ainsi dans la tradition des natures mortes de la peinture baroque et de ses vanités qui nous disent l'éphémère de la vie terrestre ?

Réponses

Serge Labégorre a grandi dans le murmure des prières des femmes dévotes, au coeur d'une famille croyante et pratiquante, éduqué par les bons pères.
Jean-Pierre Ruel n'est pas même baptisé.
Chez ce dernier pourtant il est des sujets mythiques, bibliques, empruntés au sacré, à la religion. Bien que cette inspiration-là ne puise pas dans une éducation religieuse. Ici pas de dogmatisme enséigné par uen Eglise. La réflexion spirituelle est née de la pratique de la peinture au cours du temps : " la peinture est au croisement de la matière et de l'esprit. Quand on peint pendant des années, des questions finissent forcément par se poser. "
Pour Labégorre, il ne fait aucun doute que " la création artistique est un chemin de prière, de transfiguration du quotidien. "
Dans les tableaux du vieux peintre comme dans ceux du plus jeune, le regard continue à percevoir, et même quand le sujet s'en écarte, cette croyance en quelque chose qui nous dépasse.
Dans leur atelier les artistes sont omnipotents et omniscients, mais aussi aux prises avec le mystère, l'impalpable, l'invisible et l'inconnu. " Mystère avec lequel je suis aux prises tous les jours. " reconnaît Labégorre. Et à nouveau de lire l'un de ses aphorismes : " Il y a un salut dans l'oeuvre. Elle nous sauve de la dispersion, de la déchéance, du tragique fatal de l'existence ordinaire, du désenchantement du monde. " Ces croyances profondément intimes n'enlèvent pas le doute, ni chez l'un ni chez l'autre. Car " la vision du peintre est une naissance continuée " (4) et en ce sens, elle n'accouche pas d'une vérité mais de plusieurs vérités. Ce que Pablo Picasso traduisait en disant : " S'il n'y avait qu'une vérité, on ne pourrait pas faire cent toiles sur un même thème. " (5)
Si la peinture donne du sens à la vie des peintres, en quête d'absolu, et à celui qui regarde, elle n'en reste pas moins une vision qui n'impose rien, nous préservant de l'absolutisme. Reste que nos deux peintres oeuvrent chacun à leur manière, on l'a vu pas si différente, à ce que leur travail résiste au passage du temps. " Jusqu'à ce qu'on ait assez à voir, assez à vivre avec. Tellement de choses s'écroulent en cours de route. " a écrit le peintre dans son atelier. C'est là l'horizon que seuls les artistes peuvent se targuer d'atteindre.

En 2014, Serge Labégorre devrait voir sortir de terre la fondation qui portera son nom. Jean-Pierre Ruel aura d'ici là déménagé vers la lumière du sud de la France.
Pour tous les deux, d'autres jours, d'autres peintures, d'autres instants d'éternité arrachés à la fugacité de l'existence.

 (1) " De même que le rôle du poète depuis la célèbre lettre du voyant consiste à écrire sous la dictée de ce qui se pense, ce qui s'articule en lui, le rôle du peintre est de cerner et de projeter ce qui se voit en lui."
Dans Le monologue du peintre, Georges Charbonnier, Paris, 1959 - p.34.

(2) L'Oeil et l'Esprit. Maurice Merleau-Ponty, éditions Gallimard, 1964. Réédition Folio Essais, mars 2010 - p.23.

(3) L'espace du dedans, 1944.

(4) Merleau-Ponty, id. p.32.

(5) Conversation avec Picasso, publié par Christian Zervos dans Cahiers d'art n°7-10, 1935. (Bibliothèque Kandinsky, Centre Pompidou, Paris).

 

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