dimanche, 31 mars 2013 09:40

Labégorre, par Francine Demichel - 2012.

Écrit par
Évaluer cet élément
(1 Vote)

« La peinture moderne commence quand l’homme lui-même ne se vit plus comme une essence, mais plutôt comme un accident. Il y a toujours une chute, un risque de chute : la forme se met à dire l’accident, non plus l’essence. » Gilles Deleuze - Francis Bacon, logique de la sensation.

Collectionner, c’est se procurer des moments d’intense bonheur car on partage le mystère inexpugnable contenu dans chaque œuvre choisie. A force de vivre parmi les tableaux, on acquiert un langage que l’on parvient à partager avec les artistes. Collectionner est une aventure permanente en ce qu’on l’on va toujours vers quelque chose que l’on ne connait pas. Vivre au milieu des œuvres d’art, et notamment des tableaux, c’est accroître son être, se révéler à soi même des aspects enfouis de sa personnalité. Acheter est un parcours solitaire : une œuvre détient une puissance singulière, une présence forte, qui nourrit la vie ordinaire de celui qui l’aime.

Cet hommage n’est pas celui d’une critique d’art experte légitime, ni celui d’une historienne de l’art, patentée ,mais celui d’une modeste collectionneuse, qui vit depuis quarante ans avec la peinture de Serge Labégorre. Les œuvres de Serge Labégorre ont accompagné ma vie, mes joies, mes chagrins : elles font partie de mon histoire. Ses peintures, dont certaines que je possède depuis I974, m’ont aidée à vivre, et parfois à survivre. Je lis le monde à travers elles, à travers les questions que je leur pose : ces tableaux m’ont apporté une sorte de liberté. Le rapport à l’art a toujours été pour moi intuitif : c’est chaque fois un coup de foudre, une sorte de rencontre amoureuse. D’abord surgit le coup de cœur, la compréhension plus profonde viendra plus tard. C’est pourquoi je n’ai aucune prétention à parler savamment d’un tableau ; tout ce que je puis faire c’est parler autour d’un tableau, dire ce qu’il me procure de joie. Je crois avoir fini par comprendre une vérité de cette peinture en la regardant souvent et depuis longtemps.

« On n’achète pas une œuvre pour décorer un mur, mais pour se battre » a écrit Picasso.
Avec sa violence ravageuse, la peinture de Serge Labégorre dérange. Marquée par la pulsion de vie et de mort, elle montre la fêlure par laquelle le temps fuit. Peindre c’est traverser le réel, c’est parcourir le temps : ce sont des gestes, du mouvement qui trouent la toile, forcent le néant. Les portraits vont plus loin que la ressemblance. La violence fondatrice des figures de Serge Labégorre crachent le désordre du monde, son agitation, sa barbarie. L’académisme gracile et mièvre est balayé : tout n’est pas révélé, mais tout est exprimé, à travers une concision austère, aride, une retenue rejetant tout psychologisme. Il y a de l’ascèse dans cette peinture pudique, pleine d’émotions, forgée « dans un esprit de sourdine » comme disent les musiciens. Car ces chocs visuels intenses, jamais brutaux, toujours audacieux, débordant de sensualité, cette dynamique de formes, qui détruit les déterminismes et montre qu’on peut tout exprimer en ne révélant pas tout ; tout cela se traduit par un puissant lyrisme qui donne naissance à des tableaux de feu, qui me font penser au mythe de Prométhée. Les déformations de Serge Labégorre nous renvoient à une vision souvent cruelle, mais véridique des êtres humains ; certains portraits d’hommes s’identifient pour moi, au pouvoir immodeste et cupide ; les hommes en noir ou en rouge imposent la crainte à défaut de respect.

Classique ? Baroque ? Les deux sans doute, dans ces rapports mystérieux noués entre une œuvre et son temps. Le monde rangé et ronronnant, fait de gens sûrs de leur destin prestigieux, est bousculé. Ce renvoi à la violence du monde est fait sans aucune moralisation.

« La beauté n’est que le commencement du terrible » a écrit Rilke.

Les femmes de Labégorre m’émeuvent particulièrement. Elles sont raffinées, audacieusement sensuelles, imprévisibles, inattendues, surprenantes, toujours réalistes dans leurs déformations. Mystérieuses, exaltantes, lumineuses, évocatrices d’un bonheur innommable, impossible, exprimant l’inexprimable, l’indicible ambiguïté de la condition humaine ; l’ineffable du mystère de la liberté.

Le corps n’est ni dominé, ni asservi ; il reste optimiste, fièrement sculpté, allant plus loin que la ressemblance.

La force des corps, leur empoignade avec la vie, leur allure intempestive, tout m’émerveille dans ce cheminement au sein de cet art puissant.

Les lignes, avec leurs longues coulées de couleurs, traversent l’espace et y jettent toute leur force, y chantent leur cadence : bleus violents, noirs profonds, couleurs rebelles, impérieuses et musicales, carnations à la Titien, Delacroix ou Matisse. Dans la grande tradition des coloristes, la couleur commande, avec son énergie ; elle suspend la froide raison, par sa mystérieuse alchimie.

La grande peinture prolonge la vie, elle nous fait voir autrement ce que nous voyons tous les jours. Elle dit avec profondeur des choses cachées, sans aucune frénésie, mais de manière souvent poignante.

Cet artifice peut apparaitre plus vivant que le réel : il exige le silence et la patience, il affronte la coupure classique entre la sensation et la pensée. Ce trou de silence dans le fracas du monde, recueille l’inquiétude et la révolte, accepte la dissonance, abrite le vide, affronte la tempête. Une toile de Labégorre, il faut la contempler, dans son silence puissant, encore et encore, si l’on veut qu’elle nous installe dans une autre vie, inespérée, tout à la fois maitrisée et imprévisible : la vie de l’art.

« L’espace pictural est un mur, mais tous les oiseaux du monde y volent librement ». Nicolas De Staël.

Mais il est vain de parler de la peinture de Serge Labégorre ; évacuons les mots, laissons place au seul chant des toiles. Allons voir ces tableaux, comme si c’était Venise ;on ne parle pas de Venise, on y va.

Allons à Seignosse*. Venez à Seignosse, et vous verrez.
(*ndlr : Seignosse, dans les Landes, est le lieu où va ouvrir le Fond de dotation Labégorre fin 2013 - début 2014)

Francine Demichel
Secrétaire générale de la Fondation Serge Labégorre


*Francine Demichel, née en 1938, agrégée de droit public, a débuté professeure des Universités émérite en Droit public à l'Université de Paris VIII («Vincennes à Saint-Denis»).Au cours de sa carrière, elle a enseigné successivement à l'Université de Besançon, Lyon et Paris VIII. En 1987, elle a été élue Présidente de l'Université de Paris VIII («Vincennes à Saint-Denis»), jusqu'en 1991.
En 1997, elle entre au Cabinet du Ministre de l’éducation nationale Claude Allègre.
De 1998 à 2002, elle a été Directrice de l'enseignement supérieur au Ministère de l'éducation nationale.
Elle est Présidente de la Fondation de l'Université de Corse Pascal-Paoli depuis juin 2011. Officier de la Légion d’honneur - Commandeur des Palmes académiques

Labegorre

 

« La peinture moderne commence quand l’homme lui-même ne se vit plus comme une essence, mais plutôt comme un accident. Il y a toujours une chute, un risque de chute : la forme se met à dire l’accident, non plus l’essence. » Gilles Deleuze - Francis Bacon, logique de la sensation.

 

Collectionner, c’est se procurer des moments d’intense bonheur car on partage le mystère inexpugnable contenu dans chaque œuvre choisie. A force de vivre parmi les tableaux, on acquiert un langage que l’on parvient à partager avec les artistes. Collectionner est une aventure permanente en ce qu’on l’on va toujours vers quelque chose que l’on ne connait pas. Vivre au milieu des œuvres d’art, et notamment des tableaux, c’est accroître son être, se révéler à soi même des aspects enfouis de sa personnalité. Acheter est un parcours solitaire : une œuvre détient une puissance singulière, une présence forte, qui nourrit la vie ordinaire de celui qui l’aime.

 

Cet hommage n’est pas celui d’une critique d’art experte légitime, ni celui d’une historienne de l’art,patentée ,mais celui d’une modeste collectionneuse, qui vit depuis quarante ans avec la peinture de Serge Labégorre. Les œuvres de Serge Labégorre ont accompagné ma vie, mes joies, mes chagrins : elles font partie de mon histoire. Ses peintures, dont certaines que je possède depuis I974, m’ont aidée à vivre, et parfois à survivre. Je lis le monde à travers elles, à travers les questions que je leur pose : ces tableaux m’ont apporté une sorte de liberté. Le rapport à l’art a toujours été pour moi intuitif : c’est chaque fois un coup de foudre, une sorte de rencontre amoureuse. D’abord surgit le coup de cœur, la compréhension plus profonde viendra plus tard. C’est pourquoi je n’ai aucune prétention à parler savamment d’un tableau ; tout ce que je puis faire c’est parler autour d’un tableau, dire ce qu’il me procure de joie. Je crois avoir fini par comprendre une vérité de cette peinture en la regardant souvent et depuis longtemps.

« On n’achète pas une œuvre pour décorer un mur, mais pour se battre » a écrit Picasso.

Avec sa violence ravageuse, la peinture de Serge Labégorre dérange. Marquée par la pulsion de vie et de mort, elle montre la fêlure par laquelle le temps fuit. Peindre c’est traverser le réel, c’est parcourir le temps : ce sont des gestes, du mouvement qui trouent la toile, forcent le néant. Les portraits vont plus loin que la ressemblance. La violence fondatrice des figures de Serge Labégorre crachent le désordre du monde, son agitation, sa barbarie. L’académisme gracile et mièvre est balayé : tout n’est pas révélé, mais tout est exprimé, à travers une concision austère, aride, une retenue rejetant tout psychologisme. Il y a de l’ascèse dans cette peinture pudique, pleine d’émotions, forgée « dans un esprit de sourdine » comme disent les musiciens. Car ces chocs visuels intenses, jamais brutaux, toujours audacieux, débordant de sensualité, cette dynamique de formes, qui détruit les déterminismes et montre qu’on peut tout exprimer en ne révélant pas tout ; tout cela se traduit par un puissant lyrisme qui donne naissance à des tableaux de feu, qui me font penser au mythe de Prométhée. Les déformations de Serge Labégorre nous renvoient à une vision souvent cruelle, mais véridique des êtres humains ; certains portraits d’hommes s’identifient pour moi, au pouvoir immodeste et cupide ; les hommes en noir ou en rouge imposent la crainte à défaut de respect.


 

Classique ? Baroque ? Les deux sans doute, dans ces rapports mystérieux noués entre une œuvre et son temps. Le monde rangé et ronronnant, fait de gens sûrs de leur destin prestigieux, est bousculé. Ce renvoi à la violence du monde est fait sans aucune moralisation.

 

« La beauté n’est que le commencement du terrible » a écrit Rilke.

Les femmes de Labégorre m’émeuvent particulièrement. Elles sont raffinées, audacieusement sensuelles, imprévisibles, inattendues, surprenantes, toujours réalistes dans leurs déformations. Mystérieuses, exaltantes, lumineuses, évocatrices d’un bonheur innommable, impossible, exprimant l’inexprimable, l’indicible ambiguïté de la condition humaine ; l’ineffable du mystère de la liberté.

Le corps n’est ni dominé, ni asservi ; il reste optimiste, fièrement sculpté, allant plus loin que la ressemblance.

La force des corps, leur empoignade avec la vie, leur allure intempestive, tout m’émerveille dans ce cheminement au sein de cet art puissant.

Les lignes, avec leurs longues coulées de couleurs, traversent l’espace et y jettent toute leur force, y chantent leur cadence : bleus violents, noirs profonds, couleurs rebelles, impérieuses et musicales, carnations à la Titien, Delacroix ou Matisse. Dans la grande tradition des coloristes, la couleur commande, avec son énergie ; elle suspend la froide raison, par sa mystérieuse alchimie.

 

La grande peinture prolonge la vie, elle nous fait voir autrement ce que nous voyons tous les jours. Elle dit avec profondeur des choses cachées, sans aucune frénésie, mais de manière souvent poignante.

Cet artifice peut apparaitre plus vivant que le réel : il exige le silence et la patience, il affronte la coupure classique entre la sensation et la pensée. Ce trou de silence dans le fracas du monde, recueille l’inquiétude et la révolte, accepte la dissonance, abrite le vide, affronte la tempête. Une toile de Labégorre, il faut la contempler, dans son silence puissant, encore et encore, si l’on veut qu’elle nous installe dans une autre vie, inespérée, tout à la fois maitrisée et imprévisible : la vie de l’art.

« L’espace pictural est un mur, mais tous les oiseaux du monde y volent librement ». Nicolas De Staël.

Mais il est vain de parler de la peinture de Serge Labégorre ; évacuons les mots, laissons place au seul chant des toiles. Allons voir ces tableaux, comme si c’était Venise ;on ne parle pas de Venise, on y va.

Allons à Seignosse. Venez à Seignosse, et vous verrez.

 

Francine Demichel* Secrétaire générale de la Fondation Serge Labégorre.

*Francine Demichel, née en 1938, agrégée de droit public, est professeure des Universités émérite en Droit public à l'Université de Paris VIII («Vincennes à Saint-Denis»).

Au cours de sa carrière, elle enseigne successivement à l'Université de Besançon, à l'Université de Lyon et à l'Université de Paris VIII («Vincennes à Saint-Denis»). En 1987, elle est élue Présidente de l'Université de Paris VIII («Vincennes à Saint-Denis»), jusqu'en 1991. En 1988, dans le cadre du contrat "Université 2000", elle engage l'Université dans un vaste programme d'agrandissement de la bibliothèque (dix ans plus tard, en 1998, le bâtiment conçu par l'architecte Pierre Riboulet comme le centre et le cœur de l'Université est inauguré).

En 1997, elle entre au Cabinet du Ministre de l’éducation nationale Claude Allègre. De 1998 à 2002, elle est Directrice de l'enseignement supérieur au Ministère de l'éducation nationale. Très impliquée dans la cause féministe, elle suscitera de nombreux rapports et travaux sur la place des femmes en science ou dans l'université.

Elle est membre de l’Association française du droit de la santé, ainsi que de l’Association du droit dentaire.

Elle est Présidente de la Fondation de l'Université de Corse Pascal-Paoli depuis juin 2011.

Officier de la Légion d’honneur - Commandeur des Palmes académiques

Lu 3513 fois Dernière modification le samedi, 06 avril 2013 16:54

Laissez un commentaire